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Texte de Pierre Vidal-Naquet lu lors de la cérémonie funéraire

Hommage a Cornelius Castoriadis

Pierre Vidal-Naquet, 01/01/1998


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L’homme qui vient de disparaître après trois mois d’agonie, c’est-à-dire de combat, occupait sur la scène intellectuelle, en France, en Grèce et dans le monde, un rôle capital et que rien ni personne ne pourra remplacer.

J’ai été son ami depuis trente ans et son lecteur depuis quarante ans pour savoir que je ne mesurais que partiellement, très partiellemt l’immensité de cet esprit dont les frontières, comme disait Héraclite, sont inaccessibles.

Né à Constantinople, qu’il ne se résigna jamais à appeler Istanbul, en 1922, l’année de la catastrophe de la Grèce de Thrace et d’Asie mineure, il fut éduqué à Athènes qu’une nouvelle "catastrophe", l’occupation hitlérienne, frappe au printemps de 1941. Résistant, communiste, il fait rapidement le tour critique de l’imposture stalinienne. Un bateau resté célèbre, le Mataroa, conduira en Europe de l’ouest, et tout particulièrement en France, une cargaison d’intellectuels appelés à féconder l’intelligentsia occidentale : ainsi Kostas Papaïoannou parmi les disparus, et, parmi les survivants Kostas Axelos et Mimica Cranaki. En France, il s’inscrit au parti trotskiste alors très provisoirement unifié, et qui comprend des hommes aussi différents et aussi remarquables que David Rousset, à son retour de déportation, et que Laurent Schwartz. C’est là qu’il fait la connaissance d’un disciple de Maurice Merleau-Ponty, Claude Lefort.

Tous deux fondent une tendace au sein du PCI et rompent pour s’exprimer dans le groupe et la revue Socialisme ou barbarie, "organe de critique et d’orientation révolutionnaires" qui paraîtra de 1949 à 1965, et qui à travers les scissions et les querelles propres aux sectes mènera une guerre intraitable à la fois au capitalisme "sauvage" ou prétendument "civilisé" et à la société bureaucratique née en Russie après octobre 1917 et développée de Varsovie à Pékin entre 1945 et 1949. Là était l’originalité du groupe et de la revue : ils ne pensaient pas que la bureaucratie était une simple couche dirigeante déformant une réalité prolétarienne, ils y voyaient une classe qui par l’intermédiaire du parti, cet instrument du totalitarisme moderne, avait effectivement éliminé la bourgeoisie mais pour s’emparer pour son propre compte de la direction et du contrôle de la société.

Au sein de ce groupe où il fut connu sous le nom de P. Cardan ou de P. Chaulieu, Castoriadis construisit son propre modèle utopique d’une société socialiste "auto-instituée". Il ne le renia jamais même s’il rompit avec le marxisme et s’éloigna peu à peu de la vie militante. Il soutient le mouvement de décembre 1995 contre beaucoup d’anciens révolutionnaires. Aucune injustice ne le laissait indifférent. On le vit bien à l’automne de 1997 lorsqu’il s’associa à ceux qui réclamaient en Italie la révision des procès Negri et Sofri. Ses parents ne l’avaient-ils pas élevé dans l’admiration de Voltaire ?

Il avait la culture et la science d’un esprit proprement universel. Ses amis hésitaient lorsqu’ils voulaient le definir entre les grands seigneurs de la Renaissance, tel Pic de la Mirandole, les encyclopédistes comme Diderot, ou les auteurs des synthèses du XIXe siècle comme Hegel ou Marx. C’était un esprit d’une ironie féroce, apte entre tous à démasquer l’imposture (tel vieil éphèbe qui se disait "nouveau philosophe" doit s’en souvenir avec rage), mais il n’était nullement un esprit sec. Il était profondément sensible à la poésie ancienne et moderne. Il fut l’un de ceux qui me fit comprendre la grandeur de Cavafy, dont la langue, me disait-il, parcourt toutes les étapes du grec, d’Homère à l’argot des bouges homosexuels d’Alexandrie.

Comment résumer, comment synthétiser une aussi formidable aventure intellectuelle qui s’exprima dans tant de livres et d’articles, et d’abord dans ce livre majeur qui le fit enfin connaître, en 1975, au grand public, L’Institution imaginaire de la société ? Jaurès avait placé son Histoire socialiste sous le signe de Marx, de Michelet et de Plutarque, on pourrait, quitte à être réducteur, placer l’oeuvre de Castoriadis sous le triple signe de Thucydide, de Marx et de Freud.

Sa connaissance de la Grèce antique se faisait sans médiation, qu’il s’agisse de Platon, d’Aristote ou de Sophocle. Parmi les inédits qu’il laisse, un commentaire du Politique de Platon. Si j’ai choisi de le symboliser par Thucydide, ce n’est pas seulement au nom de la raison critique qui animait cet historien, c’est parce que l’oraison funèbre qu’il prête à Périclès, représentait pour lui l’idéal de la "philosophie sans mollesse" et de l’autonomie constituante de la cité. L’assemblée des citoyens n’était-elle pas capable de prendre des décisions aussi importantes que celles d’envoyer un homme sur la Lune ? Le polythéisme hellénique était à ses yeux le garant de la liberté. Les monothéismes lui paraissaient dangereux pour elle, à la seule exception du protestantisme.

Marx : on a présenté Castoriadis comme un révolutionnaire antimarxiste. A tort: il avait rompu avec le marxisme, mais il restait un grand admirateur de Marx et de l’idéal d’une société gérée par les "producteurs associés". Il n’avait pas cédé, comme tant de ses contemporains, à la séduction du tout-capitalisme. L’ "imaginaire radical" pouvait demain engendrer une société socialiste même si l’adjectif avait été prostitué par les héritiers de Lénine. En économie il était un spécialiste qui avait pendant de longues années collaboré à l’OCDE.

Freud enfin : il exerçait la psychanalyse, soignant les névroses et tentant même de guérir les psychotiques. Sa relecture de Freud avait été un moment capital, même s’il était capable d’historiciser celui qu’il appelait "le plus grand psychologue de tous les temps", qui était comme tout un chacun prisonnier des habitudes de son lieu et de son temps. La dernière thèse qu’il a dirigée met en question de façon radicale la conception freudienne de la féminité. Les concepts qu’il a élaborés ne sont pas près de disparaître. Les Grecs d’aujourd’hui, lorsqu’ils veulent rendre hommage à un disparu, le proclament immortel, athanatos. Je dirai pour lui les vers du poète René Char qui, même en ce début d’hiver, prennent toute leur résonance :

Mort minuscule de l’été
Détèle-moi, mort éclairante
A présent je sais vivre.

Pierre VIDAL-NAQUET