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IX journées Castoriadis : Art et Autonomie.


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Argumentaire

Dans le cadre de ces 9èmes Journées d’études Castoriadis, nous souhaitons travailler sur les interactions, les tensions, voire, les contradictions, qui sous-tendent le double sens implicite à notre intitulé : l’art comme créateur d’un monde autonome/l’art comme vecteur du projet politique d’autonomie, c’est-à-dire d’émancipation démocratique. Castoriadis thématise sous forme de « paradoxe extrême » cette double visée de l’art : « totalement autarcique, se suffisant à lui-même, ne servant à rien, l’art n’est aussi que comme renvoi au monde et aux mondes, révélation de celui-ci comme un être-à perpétuel et inexhaustible moyennant l’émergence de ce qui, jusqu’alors, n’était ni possible, ni impossible : de l’autre » (Fenêtre sur le chaos, p. 27). Selon Castoriadis, le mode d’être spécifique de l’art est en effet de donner forme au chaos. Récusant toute théorie de la mimèsis, Castoriadis considère que l’art « n’imite » rien, si ce n’est ce qui caractérise fondamentalement l’être dans son ontologie de la création : la vis formandi. L’art est une puissance de création qui dévoile et présente (sans symbolisation, sans allégorisme) le chaos ou l’abîme originaire de l’être, — recouvert par l’institution sociale dans la vie quotidienne —, « moyennant un « donner forme » et en même temps la création d’un cosmos par ce donner forme » (Fenêtre sur le chaos, p. 135).

Il y a donc chez Castoriadis le projet de chercher à comprendre ce qui fait la spécificité de cette mise en forme/monde du chaos dans l’ œuvre d’art, en abordant cette question selon plusieurs versants. Selon le point de vue le plus « immanent » à l’œuvre d’art, Castoriadis lance les germes d’une « exploration des ressources expressives des langues vue comme essentielle pour l’élucidation des voies et moyens de la création social-historique » (« Notes sur quelques moyens de la poésie », in Figures du pensable, p. 55). Castoriadis envisage par ailleurs la spécificité du « monde » créé par l’œuvre d’art en le comparant au monde de la réalité quotidienne et en montrant le rapport paradoxal qui les unit. En effet, le monde de l’œuvre « fait voir quelque chose qui était là, et que personne ne voyait ; et en même temps, qui fait exister ce qui n’a jamais été là et qui n’existe précisément qu’en fonction de l’œuvre d’art : personne n’a vécu dans un monde comme celui du Château de Kafka, mais nous avons tous vécu dans ce monde une fois que nous l’avons lu » (Fenêtre sur le Chaos, p. 137). Le paradoxe du monde créé par l’œuvre d’art est ainsi de ne « jamais être le monde de la réalité quotidienne, tout en étant plus réel que lui » (Ibid., p. 138).

Troisième versant de la question : le rapport du sujet « récepteur » avec l’œuvre d’art. Castoriadis le résume en l’identifiant à la katharsis grecque et au Zaubertrauer allemand, « l’enchantement-deuil » ou « deuil enchanté ». Si pour Castoriadis l’art suscite un plaisir « désintéressé », c’est au sens fort d’un plaisir délié de tout désir : ce que susciterait l’œuvre d’art, c’est l’affect tout à fait spécifique de la fin du désir, en nous faisant « éprouver le sens de l’asensé et l’asensé de tout sens ». Ainsi, lorsque notre propre regard plonge dans la « nuit » du regard de la jeune fille à la perle de Vermeer, nous expérimentons « cet abîme, cette possibilité indéfinie de représentation que nous sommes fondamentalement, en tant qu’êtres humains : « l’homme est cette nuit, ce néant vide, qui contient tout dans sa simplicité — une richesse de représentations infiniment multiples, d’images dont aucune ne lui échoit en ce moment (sans conscience) » » (Hegel, Realphilosophie de Iéna, cité par Castoriadis, op. cit., p. 151).

On l’aura compris, la création artistique joue selon Castoriadis un rôle central dans l’institution social-historique : « l’œuvre entretient avec les valeurs de la société cette relation étrange, plus que paradoxale : elle les affirme en même temps qu’elle les révoque en doute et les met en question » (Fenêtre sur le chaos, p. 22).

La tragédie athénienne, — considérée par Castoriadis comme une institution politique de la cité démocratique —, a constitué un sommet dans ce rapport de tension féconde entre l’art et la société. Suscitant la mise en crise des valeurs et des institutions les plus fondamentales, la tragédie a joué un rôle central dans la relance du processus d’auto-réflexivité, d’autolimitation et partant d’auto-institution de la société athénienne. Le projet démocratique d’autonomie et la créativité culturelle allaient donc de pair dans le contexte grec. Or, force est de constater, par contraste, le pessimisme de Castoriadis quant à la situation contemporaine. Déjà dans les années 70, il observait un « affaissement dans la créativité de la culture de l’Occident après la seconde guerre mondiale », d’après lui lié (selon des modalités qui restent à élucider) au recul du projet d’autonomie démocratique dans nos sociétés. Selon Castoriadis, nous serions contemporains d’un présent qui vit dans un rapport de parfaite « extériorité » avec son passé, et où la création artistique serait avant tout caractérisée par « la montée de l’éclectisme, du collage, du syncrétisme invertébré, et surtout la perte de l’objet et la perte du sens, allant de pair avec l’abandon de la recherche de la forme » (« La culture dans une société démocratique », in La Montée de l’Insignifiance, p. 204). Or, « Mémoire vivante du passé et projet d’un avenir valorisé disparaissent ensemble » (Fenêtre sur le Chaos, p. 37).

Qu’en est-il très précisément aujourd’hui, à l’heure où les crises de tous ordres qui secouent la forme social-historique du néolibéralisme sont de plus en plus fréquentes et violentes ? Assistons-nous à une relance de la créativité artistique et du projet d’autonomie ? Compte tenu de l’ontologie de la création, c’est-à-dire aussi de la conception magmatique de l’être en général développée par Castoriadis, « « il serait absurde de croire que nous aurions jamais épuisé le pensable, le faisable, le formable, de même qu’il serait absurde de poser des limites à la puissance de formation qui gît dans l’imagination psychique et l’imaginaire collectif social-historique », (La culture dans une société démocratique, p. 203 et 205).

Dès lors, nous avons souhaité inviter des artistes, des acteurs de la vie socio-culturelle, des théoriciens de l’art, ainsi que des philosophes, à investiguer ensemble sur les formes artistiques du pensable/sensible qui sont en train d’émerger aujourd’hui.